Qu’il s’agisse de saisir ou de décrire le territoire, de l’aménager, de l’exploiter ou de le promouvoir, la carte s’impose progressivement comme un des instruments privilégiés de l’appropriation des espaces aristocratiques dans l’Europe moderne. Cette cartographie, abondamment mobilisée par les historiens des parcs et jardins, des forêts et des domaines, n’a cependant que rarement été étudiée pour elle-même [BOUDON, 1977, BOUDON 1991, ROSTAING, 2005 ; FRICHEAU, 2010]. Ce colloque propose dès lors d’en questionner les modalités de production, de mobilisation et de diffusion, tout en s’interrogeant sur son rôle dans la transformation de l’environnement et dans la recomposition d’une aristocratie plaçant la propriété foncière au fondement de son identité sociale. Qu’il s’agisse des parcs, des jardins, des potagers, des forêts ou plus largement des domaines, la production de cartes revêt en effet une fonction autant pratique qu’identitaire. S’inspirant des travaux de sociologie de l’espace [LÖW, 2015] et faisant siennes les pistes développées par le « tournant spatial » en histoire [TORRE, 2008], notre posture de recherche considère l’espace aristocratique comme une construction sociale et non comme une donnée objective. Étant conçu comme un fait de pensée plus qu’un fait de nature, le recours de plus en plus massif à la carte à partir du XVIe siècle ne peut dès lors que le transformer [VERDIER, 2015]. Penser d’un même mouvement l’histoire de la cartographie, la construction de l’espace, celle de l’aristocratie et celle de son environnement constitue bien l’ambition principale de ce colloque, qui propose de décloisonner les études traditionnellement menées sur les parcs et jardins [FRESSOZ, 2025 ; QUELLIER, 2012 ; SYNOWIECKI, 2021 ; DEVRED, 2022], les forêts et la chasse [CORVOL, 2005 ; PINOTEAU, 2020], ou encore sur la gestion domaniale [VIVIER, 2009 ; LABOURDETTE, 2021] en les abordant sous l’angle cartographique.
Le corpus documentaire se veut volontairement large afin de ne pas restreindre l’étude à ce qui constitue, aujourd’hui, une carte (représentation d’une portion de terrain en projection verticale). En effet, du XVIe au XIXe siècle, « ce qui fait carte » a pu prendre des formes variées (cartes, plans, coupes, vues, plans-reliefs…) et l’étude du choix de l’un ou l’autre de ces supports, de leurs échelles ainsi que de leurs évolutions, participe aux questionnements que nous souhaitons déployer. En optant pour cette approche large du corpus – allant du brouillon aux versions imprimées en passant par les cartes « mises au net », exposées aux murs ou reproduites en marqueterie sur des supports variés – le colloque vise précisément à étudier les modalités de diffusion, d’appropriation et de mobilisation de l’objet carte par une grande diversité d’acteurs (topographes, jardiniers, gestionnaires de domaines, propriétaires fonciers, communautés rurales, officiers de justice, de finance, simples invités…). Cette approche des littératies cartographiques permet dès lors d’interroger d’un même mouvement l’histoire de la cartographie, celle des pratiques aristocratiques et celle de l’environnement.
Trois axes de recherche sont dès lors proposés.
AXE 1 – Pourquoi cartographier les espaces aristocratiques ?
Ce premier axe propose d’interroger les usages des cartes ainsi que leur intégration aux stratégies d’affirmation de l’aristocratie. Qu’il s’agisse de représenter sa propriété, de l’organiser, de l’exploiter, de la promouvoir ou de gérer les conflits qui s’y déploient, la production de cartes et de plans a souvent contribué à l’affirmation d’un statut social : celui du propriétaire terrien. Les contributions pourront porter sur la façon dont le statut social s’affirme, du XVIe au XIXe siècle, à travers l’acte cartographique, que ce soit dans la sélection des espaces représentés, dans la réalisation des ornements et des cartouches, ou dans les caractéristiques matérielles de la carte elle-même (support, format, choix des couleurs, etc.).
Aux enjeux de la forme s’ajoutent ceux du fond et du discours porté par les cartes. Le fait de produire un tel document n’a jamais rien d’anodin, particulièrement dans un contexte d’essor des représentations cartographiques à partir du XVIe siècle. L’axe 1 invite ainsi à interroger la culture cartographique de l’aristocratie européenne afin de comprendre comment un tel document a progressivement pu s’imposer comme un support privilégié du discours spatial [VERDIER, 2015]. Les réflexions portant sur les liens entre la carte et les mémoires, les tableaux ou encore les itinéraires de visite des jardins aristocratiques permettent d’interroger ce phénomène. Le choix des techniques de figuration permet également d’ouvrir la réflexion sur les représentations et les imaginaires portés par l’illustration des espaces aristocratiques. La mise en carte des réseaux hydrauliques, des fontaines, la représentation des demeures habitées ou abandonnées, ou encore les modalités de représentation du relief, sont autant de marqueurs de domination de l’espace. Le corpus pourra ainsi intégrer notamment les représentations des domaines castraux ou religieux, attachés à un discours de contrôle du territoire par la noblesse.
AXE 2 : La cartographie des espaces aristocratiques comme pratique
Ce deuxième axe est pour sa part consacré à une histoire sociale des techniques cartographiques. Après s’être penché sur les commanditaires de cartes, il s’agit de s’intéresser à leurs auteurs : qui réalisait ces cartes, où, quand et comment ? Un des intérêts de cet axe serait de souligner la grande diversité des producteurs (de l’arpenteur au jardinier en passant par le forestier, le botaniste, voire l’aristocrate lui-même), tout en expliquant comment s’établissent des modèles et des pratiques partagés les gestes, les regards, les techniques (GOUIRIC, 2004 ; JACOB, 2011 ; MILLET, 2016 ; BERT, 2023). Réfléchir à la circulation des acteurs et des savoir-faire est un moyen de rompre avec une pensée en silo analysant chaque profession comme un monde clos sur lui-même [KORZUS, 2004 ; BINOIS, 2024].
Pour autant, cette analyse élargie ne doit pas faire oublier les spécificités propres à chaque type de carte et à chaque échelle utilisée. Ce deuxième axe incite donc à développer une approche typologique des cartes qui ne reposerait pas obligatoirement sur des distinctions d’objets (jardins, parcs, domaines…). Un des enjeux de ce colloque serait en effet de réfléchir à l’existence d’autres bases de classification, reposant par exemple sur des différences de facture ou de conception des cartes, tout en posant la question de leur traitement archivistique.
AXE 3 – Territorialiser par la carte : un outil de domination environnementale
Le dernier axe propose d’intégrer à l’étude de l’espace aristocratique les paradigmes portés par le champ de l’histoire environnementale [QUENET, 2015]. En interrogeant le rôle de l’acte cartographique dans la domestication de la catégorie moderne de « nature », comme dans l’affirmation de l’idée de « ressource » et de sa gestion [ARNOUX, 2023], les communications pourront analyser l’influence de ce medium et de son développement dans la transformation des paysages et des écosystèmes représentés. Dans le même temps, la carte est également à concevoir comme un outil majeur pour permettre aux acteurs humains de concilier leurs projets avec les données environnementales que ce type de production cherche précisément à saisir [INGOLD, 2011].
Cette approche incite dès lors à replacer l’aristocratie au sein de la multitude d’autres acteurs, non seulement humains mais aussi non-humains, ou autres qu’humains [DESCOLA, 2005]. Intervenant sur des milieux que les commanditaires peuvent chercher à s’approprier, à domestiquer (faune, flore, sociétés rurales…), l’acte cartographique n’a pas pour seul rôle de spatialiser l’existant pour le contempler, le comprendre ou l’étudier [BESSE 2015 ; COUEFFE, 2023]. Il a également vocation à exprimer un projet de territoire [ORTLIEB, 2025], aux frontières parfois mouvantes [CORVOL, 2004 ; DELCOURTE DEBARRE, 2017]. Dans ce contexte, la carte revêt une fonction qui s’affirme au cours de l’époque moderne : favoriser les adaptations – ou orchestrer la négociation – entre les différentes composantes de l’environnement [QUENET, 2019]. Les cartes produites dans des contextes de confrontation entre les sociétés rurales et leurs seigneurs, par exemple, pourront faire l’objet de traitements approfondis afin de démontrer comment les cartes rendent compte (ou non) des enjeux de l’accès et du contrôle des communs, de leurs pratiques et des conflits qui peuvent en découler. De même, les corpus cartographiques peuvent être en mesure de mettre en évidence des usages genrés des espaces aristocratiques, sujet peu développé dans le domaine de l’histoire de la cartographie.
Organisation pratique
Le colloque, financé par le Centre de Recherche du Château de Versailles (CRCV), se tiendra du jeudi 22 au samedi 24 octobre 2026 au Château de Versailles. Les propositions, prioritairement en français (l’anglais étant également admis), devront comporter un titre, un résumé de 300 mots, votre nom et votre institution de rattachement, ainsi qu’une brève bio-bibliographie indiquant ses thématiques de recherche. Elles doivent être envoyées avant le 1er juin 2026 à l’adresse suivante (colloque.cartesetdomaines@gmail.com) afin d’être évaluées par le comité scientifique. Les communications présentées lors du colloque pourront donner lieu à une publication dans le Bulletin du CRCV. Les transports, l’hébergement et les repas seront pris en charge par le CRCV dans la limite du budget prévu à cet effet.
Contacts :
BINOIS Grégoire : gregoire.binois@laposte.net – 06 71 69 15 86
COUEFFE Louise : louise.coueffe@gmail.com – 06 75 09 45 29
ORTLIEB Jean-Baptiste : jbortlieb@gmail.com – 06 76 51 35 64

Bibliographie indicative :
ANTOINE Annie et LANDAIS Benjamin (dir.), 2024, Cartographier le parcellaire rural dans l’Europe d’Ancien Régime, Rennes, PUR, 525 p.
BERT Jean-François, 2023, Le corps qui pense. Une anthropologie historique des pratiques savantes, Bâle, Schwabe & Co, série « Heuristiques », 171 p.
BESSE Jean-Marc et al., 2022, « Du jardin vers le monde et du monde au jardin », Cartes et Géomatique, n° 249, 106 p.
BESSE Jean-Marc, 2003, Face au monde, atlas, jardins, géoramas, Paris, Desclée de Brouwer, 244 p.
BESSE Jean-Marc, « cartographie et grandeurs de la Terre : aspects de la géographie européenne (XVIe-XVIIIe siècles) », in VAN DAMME Stéphane (dir.), Histoire des sciences et des savoirs 1, de la Renaissance aux Lumières, Paris, Seuil, 2015, p. 157-176.
BESSOT Didier, 2006, « Des perversions de la géométrie : Pratiques et théorisation des anamorphoses », in FARHAT Georges (dir.), André le Nôtre, fragments d’un paysage culturel, Sceaux, Musée de l’Île de France, p. 164-179.
BINOIS Grégoire et LAROQUE Claude, 2026, « La carte des chasses de Louis XV : genèse, production et héritage », Versalia, n°29, p. 123-142.
BINOIS Grégoire, 2024, Les Cartes en mains : le travail des topographes et la construction de la géographie militaire dans la France du XVIIIe siècle, thèse de l’université Paris et de l’université de Strasbourg, 2 tomes.
BOUCHENOT-DECHIN Patricia, 2014, « Le Nôtre à l’œuvre », In FARHAT Georges (dir.), André Le Nôtre en perspectives, Versailles, Château de Versailles, p. 144-163.
BOUDON Françoise, COUZY Hélène, 1977, « Le château et son site. L’histoire de l’architecture et la cartographie », Revue de l’Art, n°38, p. 7-22.
BOUDON Françoise, 1991, « Histoire des jardins et cartographie en France », in MOSSER Monique, Histoire des jardins, de la Renaissance à nos jours, Paris, Flammarion, p. 121 et suiv.
CHALVET Martine, Une histoire de la forêt, Paris, Le Seuil, 2011, 364 p.
CONAN Michel, 2002, Bourgeois and Aristocratic Cultural Encounters in Garden Art, 1550-1850, Washington DC, Dumbarton Oaks, 384 p.
CORVOL Andrée, « Droit de chasse et réserves à l’époque moderne », XVIIe siècle, n°226, 2005, p. 3-16
CORVOL-DESSERT Andrée, Les forêts d’Occident du Moyen-Âge à nos jours, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2004, 304 p.
COUEFFE Louise, 2023, Plantes, terrains et cultures botaniques : herboriser dans l’Ouest de la France au XIXe siècle, thèse de l’université d’Angers.
DELCOURTE DEBARRE Marie, « Reconstituer l’évolution des paysages forestiers La forêt de Mormal entre le XVIe et le XVIIIe siècle », Histoire & Mesure, vol. XXXII, 2017/2, p.39-65.
DESCOLA Philippe, 2005, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 623 p.
DEVRED Raphaël, 2024, Le Domaine de Rambouillet, une histoire environnementale du pouvoir, de la chasse et de l’élevage (1783-2010), thèse de l’université Paris Saclay, 1064 p.
FRESSOZ Jean-Baptiste et al., 2025, La nature en révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (vol.1), Paris, La Découverte.
FRICHEAU Catherine, 2010, « Jardins dessinés et dessins de jardins. Le cas du XVIIe siècle français », Projets de paysage. Représentations, perceptions, pratiques et constructions paysagères, n°4. https://doi.org/10.4000/paysage.23207
GOUIRIC Nicole, 2004, « Remarques sur l’interprétation des cadastres de Méréville », Polia – Revue de l’art des jardins, n°2, p. 41-62.
INGOLD Alice, 2011, « Écrire la nature. De l’histoire sociale à la question environnementale ? », Annales, n°66-1, p.11-29
JACOB Christian (dir.), 2011, Lieux de savoir. vol. 2 : Les mains de l’intellect, Paris, A. Michel, 985 p.
KORZUS Bernard, 2004, « Georges-Louis Le Rouge : un cartographe franco-Allemand du XVIIIe siècle », in ROYET Véronique (dir.), Georges-Louis Le Rouge, les jardins anglo-chinois, BNF, p. 45-55.
KOYOUMJIAN Phillip, 2021, « Ownership and use of maps in England, 1660-1760 », Imago Mundi, vol.73, n°1, p. 32-45.
LABOULAIS Isabelle (dir.), 2008, Les usages des cartes (XVIIe-XIXe siècle), Strasbourg, PUS, 285 p.
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LÖW Martina, 2015, Sociologie de l’espace, Paris, MSH, 302 p.
QUELLIER Florent, 2023, « L’âge d’or du potager aristocratique », in Histoire du jardin potager, Paris, Armand Colin, p. 84-113
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MILLET Audrey, 2016, « Tracer le monde : outils et instruments de la Renaissance aux Lumières », Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines, vol.4, p.215-231.
MORILLON Marie, 2022, « L’apport de l’étude d’un corpus de cartes anciennes dans la connaissance des jardins : l’exemple du château de Maisons », Les Cahiers de l’École du Louvre, n°18.
ORTLIEB Jean-Baptiste, 2025, La Fabrique des sommets : une histoire environnementale des sommets des Vosges méridionales (XIIIe-XVIIIe siècle), thèse des universités de Strasbourg et d’Anvers.
PINOTEAU Henri, 2020, Les Chasses de Louis XVI : splendeur et ruine des plaisirs de Sa Majesté (1774-1799), Rennes, PUR, 286 p.
ROSTAING Aurélia, 2005, André Le Nôtre dessinateur de jardins et les jardins français du XVIIe siècle, thèse de l’EPHE, 3 vol.
ROSTAING Aurélia, 2006, « La bêche ou le compas ? Le métier de jardinier dans la première moitié- du XVIIe siècle », in FARHAT Georges (dir.), André le Nôtre, fragments d’un paysage culturel, Sceaux, Musée de l’île de France, p. 74-87.
STRONG Roy, 2000, The Artist and the Garden, New Haven, Yale University Press, 288 p.
SYNOWIECKI Jan, 2021, Paris en ses jardins : Nature et culture urbaine au XVIIIe siècle, Ceyzérieu, Champ Vallon, 433 p.
TORRE Angelo, 2008, « Un “tournant spatial” en histoire ? Paysages, regards, ressources », Annales, n°63-5, p. 1127-1144
VAN DAMME Stéphane, Seconde Nature. Rematérialiser les sciences de Bacon à Tocqueville, Les presses du Réel, 2020, 271 p.
VERDIER Nicolas, 2015, La Carte avant les cartographes, l’avènement du régime cartographie en France au XVIIIe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 377 pages
VERIN Hélène, 1991, « La technologie et le parc : ingénieurs et jardiniers en France au XVIIe siècle », in MOSSER Monique, Histoire des jardins de la Renaissance à nos jours, Paris, Flammarion, p. 131-142.
VIVIER Nadine (dir.), 2009, Élites et progrès agricoles, XVIe-XXe siècle, Rennes, PUR, 346 p.